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Zaha Hadid et les trésors oubliés de l’architecture irakienne

jeudi 7 avril 2016 par Mohammad Bakri


5 avril 2016
Par Yves Gonzalez-Quijano


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Bagdad dans les années 1960.


Depuis son décès il y a quelques jours, beaucoup a déjà été écrit sur Zaha Hadid, figure imposante de l’architecture contemporaine (950 projets, 44 pays, 400 employés appartenant à 55 nationalités comme il est écrit sur son site). Rarement en revanche, cette extraordinaire réussite a été mise en perspective avec l’histoire de son pays d’origine (elle est née à Bagdad en 1950). Pourtant, la première femme à se voir décerner le prestigieux prix Pritzer, le « Nobel » de l’architecture, n’a jamais renié ses racines irakiennes et arabes. Avant d’étudier l’architecture à Londres au début des années 1970, elle avait commencé sa formation universitaire à l’Université américaine de Beyrouth. Par -delà la singularité de son parcours, Zaha Hadid est aussi l’héritière d’une modernité architecturale de son pays, qui ne s’est toujours pas relevé de ses ruines depuis qu’on y a « exporté la démocratie » à grands coups d’interventions militaires.

Tout commence entre les deux Guerres mondiales, quand le Royaume-Uni administre un pays dont les énormes ressources pétrolières sont déjà exploitées. Comme l’écrit Pauline Lavagne d’Ortigue, auteur d’une thèse sur le « modèle britannique de colonie pétrolière », les architectes de la puissance coloniale (James Mollisson Wilson par exemple) inventent alors un « modernisme anglo-oriental » qui témoigne déjà de croisements étroits entre politique et esthétique.


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Bagdad, années 1960 (au milieu, un immeuble de Chardiji.


Plus étonnante encore est la présence en Irak, autour des années 1960, de la fine fleur de l’architecture moderne internationale. Dans ce billet publié sur les Carnets de l’Ifpo, Caecilia Pieri, auteure d’une thèse d’histoire urbaine sur la modernisation de Bagdad au XXe siècle, présente en détails l’étonnante histoire du gymnase construit par Le Corbusier dans la capitale irakienne. Elle évoque aussi les noms de Frank Lloyd Wright (un opéra sur une île du Tigre et un plan directeur qui ne virent pas le jour), du Finlandais Alvar Aalto (pour un musée qui, lui non plus, ne fut pas édifié), de l’Allemand Walter Gropius, alors établi à Boston, qui construisit un gigantesque campus universitaire, de l’Italien Gio Ponti pour le ministère du Plan, du Néerlandais Marinus Dudok pour un centre civique. La liste est loin d’être exhaustive puisqu’on peut y ajouter, par exemple, le Catalan Josep Lluis Sert qui dessina les plans de la nouvelle ambassade des Etats-Unis construite en 1957, l’Allemand Werner March, le Grec Konstantinos Doxiadis…

La présence de tous ces grands noms de l’architecture la plus contemporaine à l’époque s’explique naturellement par la richesse de l’Irak, devenu indépendant depuis 1932. Mais leur venue dans ce pays est également liée à une décision politique, bien antérieure à l’avènement de la République, à l’issue du coup d’Etat du 14 juillet 1958. Au tout début des années 1950, la monarchie hachémite avait en effet décidé de consacrer plus de 70 % des revenus pétroliers à des projets de développement, notamment par le truchement du Construction Council (مجلس الإعمار), l’organisme chargé des grands projets du pays.

Parallèlement à cette histoire, pas forcément très connue mais néanmoins assez bien documentée par la recherche, il faudrait aussi mentionner l’existence, largement ignorée, d’une très riche génération d’architectes irakiens, ceux-là même dont Zaha Hadid fut la brillante héritière. Formés au Royaume-Uni, les premiers professionnels irakiens commencent à exercer à la fin des années 1930 comme le rappelle Caecilia Pieri (le premier d’entre eux fut un certain Ahmad Mukhtar Ibrahim, diplômé de l’université de Liverpool en 1936.


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Chadirji, immeuble à Mossoul, 1966-1969.


Le moins inconnu d’entre eux reste sans doute Rifat Chadirji (رفعة الجادرجي ) qui s’employa à renouveler le vocabulaire des formes traditionelles par l’utilisation des nouvelles techniques de construction offrant des possibilités plastiques inédites. Souvent recouvertes par des matériaux locaux (la brique pour l’Irak), ses structures de béton, qui ont exercé une influence considérable sur ses pairs, témoignent d’un « régionalisme authentique » basé sur une conception abstraite de la tradition et de la modernité, ainsi qu’il est dit dans cet article. Comme bien d’autres avec lui, Chadirji dut composer, le moins mal possible, avec les vicissitudes de la vie politique. Il finit cependant par se résigner à émigrer définitivement aux Etats-Unis en 1982. Dix ans plus tôt, Mohamed Makiya, un autre architecte tout aussi brillant, avait pris lui aussi le chemin de l’exil, à Bahreïn, après avoir été contraint de vendre sa maison au beau-frère de Saddam Hussein…


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E. Jawdat Ayubi, bâtiment pour la Croix-Rouge, 1948.


Étonnamment en avance sur son époque – on lui doit, entre autres œuvres, un bâtiment pour la Croix Rouge dont on a du mal à croire qu’il fut imaginé par une Irakienne en 1948 : Ellen Jawdat al-Ayubi (آلن جودت الأيوبى ), connue des seuls spécialistes (deux articles pour les arabophones, ici et ). C’est aussi le sort – même si on lui doit des bâtiments aussi importants que ceux de l’Université Mustansiriya – de Qahtan Awni (قحطان عوني : bel article en arabe par Khaled Sultani, auteur de plusieurs ouvrages sur ces questions). Après ses années de formation à Berkeley, il deviendra un des fondateurs de la Faculté d’architecture de Bagdad en 1959. Bien d’autres noms mériteraient d’être cités, tels ceux d’Abdallah Ihsan Kamil, de Jaafar Allawi, de Hisham Munir, ou encore de Qahtan al-Madfaï (قحطان المدفاعي), très proche du mouvement pictural de l’École de Bagdad qui, à la même époque, réfléchissait de son côté aux moyens de proposer une modernité plastique universelle qui fût aussi ancrée dans le patrimoine local (Chadirji fut très proche du sculpteur Jawad Saleem جواد سليم , « icône » de ce mouvement).


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Qahtan Awni, Université de Mustansiriyya (carte postale de l’époque).


Près d’un demi-siècle et bien des guerres plus tard, il ne reste de cette époque où les Irakiens avaient une incroyable foi en l’avenir, comme aimait à le rappeler Zaha Hadid, que des images d’archives, ou encore des reconstructions en images de synthèse, comme celles de l’architecte irakien Kais Jacob.

En attendant les reproductions en 3D qu’on nous promet pour les trésors architecturaux syriens à Palmyre, qu’on se propose d’exhiber, sans beaucoup de remords apparemment, à New York ou à Londres…

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Liaison Bagdad-Damas en bus à air conditionné, vers 1930.

Pour se faire une idée de ce que fut la modernité irakienne (et arabe) à cette époque, feuilletez cette série de portfolios (il y en a 7 : remplacez, une fois ouvert le lien ci-dessous, le chiffre “1” en allant jusqu’à 7 : la photo ci-contre en est extraite). Images étonnantes, recueillies par le journaliste Amer Kubaysi sous le titre Visual archive of architecture, art and culture in modern Bagdad, qui associent de manière intéressante architecture, œuvres plastiques et scènes politiques.


Lire le billet sur Culture et politique arabes

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