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Culture et politique arabes

Ramadan, mois de sacrée télévision…

Par Yves Gonzalez-Quijano

dimanche 21 juin 2015 par Mohammad Bakri


18 juin 2015


Avec ramadan revient l’inévitable article sur les séries télévisées, selon une perspective déjà explorée, celle de la « géopolitique des feuilletons ». Contrairement à ce que l’on aurait pu imaginer au vu de la situation dans la région, l’offre reste assez abondante. En dépit des crises – ou bien à cause d’elles pour ceux qui estiment que la plus importante des pratiques culturelles locales n’est qu’un opium pour le peuple – le nombre d’œuvres diffusées reste stable. Les baisses, quand il y en a, touchent en réalité des lieux inattendus alors que d’autres résistent contre toute attente.

Malgré des années d’efforts constants, la production du Golfe peine toujours à s’imposer à l’échelle de la région. En Arabie saoudite, la quantité est même nettement à la baisse. Les professionnels du secteur peinent à se mettre d’accord sur les raisons de ce phénomène : est-ce le contexte politique, la médiocrité du milieu artistique local, le manque d’intérêt du public ? L’argent a déserté ce type d’investissement en tout cas, avec des conséquences à l’étranger, en Irak par exemple où les télévisions locales avaient pris l’habitude de profiter des largesses, aujourd’hui totalement absentes, de la diplomatie d’influence saoudienne.

Pour autant, l’argent du Golfe ne s’est pas évaporé bien évidemment. Mais ce sont les chaînes égyptiennes qui en profitent, ou plus exactement les succursales, sur les rives du Nil, des groupes financés avec les énormes revenus du pétrole (MBC Egypt, Al-Hayat, etc.) Malgré la tension politique et la situation dans le pays (la presse s’est ainsi fait l’écho d’attaques d’un certain nombre de lieux de tournages, attaques qui ressemblent beaucoup à du racket), les dramas de ramadan sont au rendez-vous.

Alors que la situation économique est loin d’être florissante, que de nombreuses chaînes ont des difficultés financières et coupent dans leurs budgets, et surtout en dépit d’un marché publicitaire exsangue, les chiffres avancés, tant pour les coûts de production que pour les salaires des vedettes, sont toujours aussi invraisemblables : 15 millions de dollars paraît-il pour Prof et directeur de département (أستاذ ورئيس قسم), la grosse machine égyptienne de la saison, ce qui veut dire beaucoup, beaucoup de coupures publicitaires, et de rediffusions, pour arriver au seuil de rentabilité.

A 75 ans, Adel Imam (dont les débuts remontent aux années 1970 comme le rappelle cette excellente synthèse du feuilleton égyptien publiée dans le quotidien anglophone Mada) reste le mieux payé de tous : 4 millions de dollars pour ce rôle. Un salaire modeste en vérité sachant qu’il monnaie son apparition sur un plateau télé à 250 000 dollars l’unité. Loin derrière, nombre de vedettes se contentent de cachets qui se comptent tout de même en centaines de milliers de dollars. Une somme appréciable lorsqu’on participe à deux séries, comme la Libanaise Haïfa Wehbé, le plus gros cachet chez les femmes (autour de 2 millions de dollars pour chaque prestation).

Contre toute attente, l’autre grand producteur régional, la Syrie, continue à produire, et même plutôt davantage que les années précédentes. Plusieurs explications à l’étonnante survie de ce secteur dans un pays dévasté : la délocalisation d’une très importante partie des producteurs, acteurs et autres professionnels du métier dans le Liban très proche et tout à fait complémentaire ; des coûts de production meilleur marché que jamais en raison de la chute de la monnaie locale ; ainsi que la levée (partielle en tout cas) du boycott imposé il y a peu encore à la production syrienne par les plupart des riches chaînes du Golfe. Après la très saoudienne MBC, c’est Abu Dhabi TV qui achète, pour ce ramadan, deux productions « officielles » (car soutenues par le secteur public syrien).

Sur le plan qualitatif, les experts n’ont pas l’air emballés, et on verra ce que sera le verdict du public. Bien entendu, la « série légère » continue à dominer, à l’exemple du feuilleton déjà mentionné dans lequel Adel Imam interprète un universitaire de gauche. Sur fond de révolution en janvier 2011 – occasion de s’en prendre aux Frères musulmans bien entendu ! –, Prof et directeur de département s’intéresse surtout aux aventures sentimentales du personnage principal, père à son insu.

Dans une région saturée d’images venues de la politique, celle-ci est cependant loin d’être exclue. En Égypte, on attend avec intérêt de voir ce que donnera un feuilleton reporté depuis deux ans, Le Quartier des juifs (حارة اليهود), sur l’exode de grande partie de cette communauté à partir de la fin des années 1940. En Syrie, la politique sera à l’écran, tantôt sur le mode humoristique (ce qui peut étonner…), avec la 7e édition de Spotlight (بقعة ضوء), critique légère des travers du régime, tantôt à travers le voile de la comédie, avec notamment Le Parrain (العراب), qui transpose l’univers impitoyable de Francis Ford Coppola au riche terreau local en matière de mafia. Deux sociétés rivales s’apprêtent à sortir leur propre adaption (!) mais la plus attendue est celle qui a pour principal interprète, la très grande vedette arabe Jamal Suleiman (جمال سليمان), un (court) moment membre de la Coalition nationale syrienne (d’opposition)… De quoi orienter la lecture d’un feuilleton par ailleurs sponsorisé par… Aston Martin !

Enfin, pour rester dans la veine des informations assez inattendues que nous livre la scène audiovisuelle dans cette région du monde, on remarquera le magistral silence médiatique qui se fait sur la fermeture, par les autorités de la « seule démocratie dans cette région du monde », de F48, une chaîne arabophone. Financée par l’Autorité palestinienne, elle devait commencer émettre depuis Nazareth (en Palestine de 48 par conséquent, c’est le sens du logo), le premier jour de ramadan…


Pour ne pas finir sur cette note triste, la chanson générique de Cello, festival de romantisme glamour exotico-dégoulinant : si ça ne vous fait pas rêver, c’est que vous êtes un mécréant télévisuel !



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