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Voyageurs arabes. Une lecture des récits d’Ibn Fadlân, Ibn Jûbayr et Ibn Battûta (IXe-XIVe siècle)

vendredi 27 février 2015 par Mohammad Bakri


Les clés du Moyen-Orient


Les clés du Moyen-Orient
Par Nicolas Hautemanière
Article publié le 08/10/2014


Depuis 1995, la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade accueille dans sa collection les récits des pérégrinations de quatre grands voyageurs arabes du Moyen-Âge. Par la subjectivité à laquelle elles donnent accès, ces œuvres constituent des sources d’une importance primordiale pour la connaissance des sociétés moyen-orientales du IXe au XIVe siècle. Dans le cadre de la question au programme pour le Capes et l’agrégation 2015, elles permettent l’étude d’un aspect souvent négligé du pouvoir dans l’Islam médiéval : sa réception, son évaluation par ses sujets et ses conséquences sur les trajectoires individuelles de ceux-ci.

Quatre points de vue sur le monde arabe médiéval

Les récits rassemblés par Paule Charles-Dominique pour la Bibliothèque de la Pléiade sont de natures diverses et peuvent étonner par leur éclectisme.

Le premier texte, sobrement intitulé Documents sur la Chine et sur l’Inde, constitue le bref compte-rendu d’un voyage marchand de Bagdad à Guangzhou (Canton) effectué en l’an 851 de notre ère. Son auteur n’est pas connu et sa forme discontinue et fragmentaire (akhbâr) est le témoin d’une première littérature du voyage, dont les canons n’étaient pas encore fixés. Le deuxième écrit gagne en ampleur et en cohérence. Il s’agit d’un véritable récit d’exploration hors du monde de l’Islam (dâr-al-islâm), rédigé par Ibn Fâdlân en 923, après qu’il eut été envoyé par le calife abbasside Al-Muqtadir effectuer un voyage jusqu’à la Volga dans le but d’islamiser le peuple des Bulgares.

Mais ce sont surtout les deux derniers récits qui retiendront l’attention des lecteurs, tant par leur ampleur que par leur qualité d’écriture. Chacun des deux a consacré un genre littéraire et a « fait école » dans la littérature de langue arabe. Avec la Relation de voyages d’Ibn Jûbayr (1145-1217) culmine le genre de la ziyârât, consistant en la relation du pèlerinage d’un musulman occidental dans les Lieux saints. L’auteur, secrétaire du gouverneur almohade de Grenade, a effectué son premier pèlerinage à La Mecque en 1184/85. Il fournit un panorama exceptionnel des Etats et populations musulmanes rencontrés au Maghreb et au Moyen-Orient à l’heure de la montée en puissance d’Egypte ayyoubide de Saladin, juste avant la prise de Jérusalem par ses troupes en 1187. Le chef-d’œuvre d’Ibn Battûta (1304-1368 ?) appartient à un autre genre, celui de la rihla. Ici, l’édification religieuse cède le pas au simple plaisir de la découverte, tant pour le voyageur que pour le lecteur. Ses pérégrinations font exploser les frontières du voyage et étendent leurs horizons jusqu’à la côte de Malabar et à l’île de Ceylan à l’Est, et atteignent l’Andalousie et le Mali à l’Ouest : ce n’est pas un hasard si l’itinéraire et l’œuvre d’Ibn Battûta sont sans cesse comparés à ceux de Marco Polo (1254-1324) [1]. Le Moyen-Orient reste au cœur du récit, puisque c’est avant tout un pèlerinage à La Mecque qui a été l’occasion du départ d’Ibn Battûta. Mais il n’est ici plus que la pièce centrale d’un monde musulman aux dimensions beaucoup plus larges.

Rassemblés en un seul volume, ces récits permettent d’appréhender de manière originale l’histoire du Moyen-Orient médiéval. Les Documents sur la Chine attestent de la prééminence de la ville califale de Bagdad au IXe siècle et du dynamisme de ses relations commerciales, qui s’étendaient jusqu’à la Chine avant le sac de Canton de 878. Avec Ibn Fâdlan, on assiste à l’une des dernières grandes entreprises d’expansion d’un califat abbasside certes déclinant mais n’ayant encore rien perdu de son prestige et de ses ambitions. Tout a déjà changé dans la Relation d’Ibn Jûbayr : ce n’est plus le califat de Bagdad qui polarise la vie politique du Moyen-Orient au XIIe siècle. C’est désormais vers l’Egypte ayyoubide de Saladin que convergent les regards des observateurs musulmans, de Grenade jusqu’au Hedjâz. Enfin, avec Ibn Battûta, c’est l’éclatement politique du monde musulman du XIVe siècle qui se révèle au fil de l’écriture. Avec lui, le Moyen-Orient entre dans sa modernité politique. Mais on remarquera surtout que tous ces récits sont écrits à la première personne, de sorte que pour chacune de ces périodes, ils présentent le monde arabe médiéval tel qu’il a été vu et vécu par ses contemporains.

Un Moyen-Orient des villes

Dans ce cadre, on peut d’abord noter que nos quatre explorateurs envisagent l’Islam médiéval d’abord et avant tout comme une civilisation urbaine. Comme le remarque Paule Charles-Dominique dans sa préface, « ces voyageurs, préoccupés qu’ils étaient par la vie urbaine, ont été aveugles à la vie rurale et bédouine. Ils sembleraient même véhiculer cette idée chère à Ibn Khaldûn que le nomadisme est hostile au progrès et que les bédouins ruinent l’économie de la ville et dissolvent l’ordre social » [2]. Les voyages sont ainsi résumés à des itinéraires allant de ville en ville, entrecoupés de « vides » échappant à toute description.

Dans chaque cité, ce sont d’abord les signes du pouvoir, du dynamisme religieux et de la prospérité économique qui attirent l’attention des voyageurs : les palais, les mosquées et madrasas (écoles religieuses) et enfin les bazars. Surtout, ces endroits sont systématiquement attachés à la dynastie régnante, de sorte qu’ils constituent les lieux où le pouvoir de ces familles s’incarne. Ainsi, lorsqu’il passe à Alexandrie, Ibn Jûbayr renvoie le prestige de la ville à celui de son maître, Saladin : « Citons parmi les vertus et les titres de gloire de cette ville dont l’honneur revient en réalité à son sultan, les madrasas et les couvents qui s’y trouvent ! » [3]. Cette manière d’identifier un Etat et son souverain à une capitale et ses monuments est sans doute décisive pour comprendre l’importance de « l’art princier » dans les stratégies de légitimation du pouvoir des sultans et émirs du Moyen-Âge.

Pourtant, on chercherait en vain à établir une hiérarchie de ces cités à l’aune de leur description : on constate en effet que la constellation urbaine ici décrite n’est pas figée une fois pour toute, mais se réaménage au fil du temps. Arrêtons-nous un instant sur Bagdad. La description qu’en fait Ibn Jûbayr est particulièrement riche, dans la mesure où elle permet de montrer que le déclin de la ville a commencé bien avant son sac par les troupes mongoles de Genghis Khan en 1258 : « Aucun beau monument n’y attire le regard et n’y invite l’homme pressé à la flânerie. » [4] Pourtant, la ville conserve tout son prestige et continue de faire rêver le voyageur : « La splendeur féminine de Bagdad s’épanouit grâce à son air et à ses eaux. C’est cela qui la rend célèbre, connue et renommée entre toutes les villes ». Malgré sa relative marginalisation politique, sa prééminence culturelle est également restée intacte : ses mosquées sont « innombrables », et Ibn Jûbayr remarque la qualité de l’enseignement qu’on y donne, en comparaison de ce qu’il a vu ailleurs dans le dâr-al-islâm [5]. Au XIVe siècle, tout a changé : Bagdad « ressemble à la vieille femme que la jeunesse a fuie et dont la beauté dont elle était gratifiée a disparu » [6]. C’est désormais Damas qui attire l’attention du voyageur : « En Orient, aucune ville [ne l’] égale pour la beauté de ses marchés, de ses vergers et de ses cours d’eau et la grâce de ses habitants [7] ». En Perse, la prospérité de Shîraz tend à faire disparaître l’éclat de la ville califale Ibid. La description de Shîraz s’étend des pages 554 à 569.. Ainsi, la chute du califat de Bagdad en 1258 a conduit au déclin de ce centre urbain et à l’émergence de nouvelles cités dans la région, dont l’importance inédite est perçue avec acuité par nos voyageurs.

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