Le Sultanat d’Oman : une exception régionale

, par Mohammad Bakri


Les clés du Moyen-Orient


Les clés du Moyen-Orient
Par Mathilde Rouxel
Article publié le 23/02/2016


Le Sultanat d’Oman, situé au sud de la Péninsule arabique, est une monarchie indépendante depuis le milieu du XVIIIe siècle. Le sultan Qabus ben Sa’id al Sa’id dirige le pays depuis 1970. L’époustouflante croissance du pays à partir de ces années-là a plongé l’économie du pays dans une véritable dépendance aux ressources pétrolières. Îlot de paix aux frontières du Yémen, de l’Arabie saoudite et partageant avec l’Iran une même mer, le Sultanat d’Oman bénéficie d’une exceptionnalité religieuse qui écarte le pays des conflits qui ravagent la région depuis des années.

L’ibadisme, une minorité islamique méconnue

Il n’existe aujourd’hui pas plus de trois millions d’Ibadites en terre musulmane, concentrés à Oman et au Maghreb. Derniers descendants du kharijisme, troisième branche de l’islam aux côtés du sunnisme et du chiisme, les Ibadites sont apparus vers la fin du VIIe siècle. Le mouvement est né en dissidence, comme solution au compromis qui divisait l’islam, notamment devant la violence fondamentaliste des courants Azraqites, issus eux aussi du kharijisme mais connus pour leur intransigeance et leur activisme militaire [1].

Le kharijisme est particulièrement actif au cours des deux premiers siècles de l’Islam. Il représente ceux qui se sont opposés à la décision d’Ali, quatrième calife, de s’en remettre à l’arbitrage humain pour mettre fin à la bataille de Siffin. Ils faisaient alors partis des Muhakkima, qui ont fui le camp d’Ali pour former un mouvement de dissidence [2]. Parmi les kharéjites, au cours de ces deux premiers siècles, de nombreux mouvements se distinguent et s’opposent ; il ne reste aujourd’hui que l’ibadisme, seule branche survivante de ce tierce courant.

Les Ibadites estiment que le calife doit être désigné par un imam élu par un comité de cheikhs, parmi des candidats issus de la communauté et jugés sur leurs qualités spirituelles et humaines. Ces candidats n’avaient d’obligation que d’être musulman : des femmes, mais aussi des esclaves, pouvaient prétendre autant que des hommes libres au titre de calife, quels que soient leur ethnie ou leur statut social.

De nature austère, l’ibadisme propose une vie simple qui se manifeste tant dans l’architecture des mosquées que dans les pratiques quotidiennes, encore très proches des modes de vie traditionnels de la région. Les Ibadites sont surnommés les « démocrates de l’islam » [3] et tiennent à se distinguer de l’islam radical notamment par leur pluralisme ethnique et religieux. Cyrille Aillet explique en effet que « refusant d’être cantonnés dans une périphérie, les Ibadites revendiquent une place à part entière dans l’orthodoxie, et un rôle possible dans la rénovation de l’islam » [4] : cet esprit d’ouverture devient à Oman une ligne politique, voire une véritable vitrine pour le pays.

Ibadisme et politique à Oman

À Oman, la doctrine ibadite est prépondérante : sur 3,6 millions d’habitants, 70% sont musulmans de rite ibadite. La seconde confession la plus importante est de rite sunnite et se trouve dispersée sur l’ensemble du pays, lorsque la minorité chiite ne vit qu’au long des côtes d’Al-Batinah ou de Muscat. Les juifs, comme les chrétiens, ont depuis toujours bénéficié d’une grande tolérance dans la pratique de leurs rites propres.

Depuis la destitution par son fils du sultan Sa’id ben Taymur, le pays se présente comme « renaissant » [5] et Qabus ben Sa’id s’engage à développer la croissance du pays. Dès la fin de la guerre avec les groupes séparatistes du Dhofar, engagée dans le Sud du pays en 1964 et achevée en 1976, le pays voit ses infrastructures se multiplier et son économie embellir, et ce sur les bases de l’idéal ibadite de la shûra (consultation), qui impose l’institution d’un Conseil consultatif d’Etat aux prérogatives limitées [6]. Selon la Constitution rédigée en 1986, « la religion de l’État est l’islam et la charia islamique est la base de toute législation » (article 2) [7]. Au cœur de la mondialisation, le sultan prône un islam intégrateur et ouvert, qui dépasse les différences doctrinales au profit d’une « omanité consensuelle » [8] qui incite tous les musulmans à prier dans les mêmes mosquées. La loi elle-même affirme que « tous les citoyens sont égaux devant la loi et jouissent de mêmes droits et devoirs publics. Il n’existe aucune discrimination entre eux pour motif de sexe, origines, couleur, langue, religion, secte, domicile ou statut social » [9].

Dans une région aujourd’hui minée par les crises politico-religieuses, le sultanat fait ainsi figure d’exception : si la tradition y a toujours un poids incontestable, marqueur identitaire de ces États naissants, la modernité côtoie la tolérance. L’éducation est une priorité du sultanat : « en quarante ans, le nombre d’écoles est passé de trois à plus d’un millier à travers le pays », note la journaliste Delphine Minoui [10], et plus de 80% de la population est aujourd’hui alphabétisée. Les femmes peuvent conduire, et le voile n’est pas une obligation ; elles ont obtenu le droit de vote et d’éligibilité en 1994. En 2010, un décret royal a permis aux Omanaises de s’opposer à un mariage arrangé par leurs parents, sur simple courrier adressé au sultan.

Politiquement, le Sultanat d’Oman assume son identité d’État médian. Dans les années 1980, le sultan Qabos se pose en intermédiaire durant la guerre Iran-Irak, participe aux discussions sur la réunification des deux Yémen dans les années 1990, soutient les principales mesures avancées par Israël pour mettre fin au conflit israélo-palestinien. Situé au cœur d’une région conflictuelle, le sultan cherche par ailleurs à favoriser le développement des relations avec l’Iran. Au-delà de ces frontières régionales, il a engagé le pays dans un processus d’ouverture politique, et ce dès les années 1990 : en a découlé la promulgation en 1996 d’une « loi fondamentale » constitutionnelle, la création d’une commission nationale des droits humains, la mise en place de conseils municipaux pour une meilleure organisation du pays et une valorisation internationale.

Diplomatiquement, Oman entretient toujours avec la Grande-Bretagne des liens privilégiés, qui garantissent notamment la sécurité du pays. Pour le reste, la diplomatie omanaise se caractérise par sa fidélité aux principes d’indépendance, de neutralité et de non-ingérence qui se sont imposés dès les années 1970. Il est ainsi, comme nous le soulignions, le seul pays du Golfe à entretenir des relations cordiales avec l’Iran, à avoir approuvé les accords de Camp David, et ouvre ses échanges à l’Inde, la Chine, la Thaïlande et la Corée pour diversifier ses partenaires économiques.

Oman aujourd’hui

Si le sultan Qabous reste très apprécié par son peuple, sa politique guidée par l’« omanité » et l’émergence très travaillée d’une identité nationale s’est faite au détriment de toutes les particularités régionales et a fortement affaibli le rôle de tribus.

Par ailleurs, bien que ces mouvements de révoltes aient été rapidement étouffés, il est important de rappeler que la vague des « printemps arabes » qui secoua en 2011 le monde arabe eut un écho à Oman. En février et mars 2011, le sultanat connut en effet un mouvement de protestations qui se fit sentir sur les réseaux sociaux, mais aussi dans la rue. Le peuple réclamait, comme ailleurs, une meilleure répartition des richesses et davantage d’emploi, mais avait également des revendications politiques liées à une critique de la corruption, l’exigence d’une plus grande transparence et un plus grand respect des droits humains [11]. Devenu en quelques jours « le théâtre de manifestations et de contre-manifestations » [12], le sultanat a révélé un visage autoritaire. Suite aux premières manifestations à Mascate qui commencèrent le 18 février, des mouvements plus violents débutèrent au Nord du pays, dans le port de Sohar : « incapable de disperser la foule de plus en plus agitée par les tirs de balles en caoutchouc et de gaz lacrymogènes, la police a tiré à balles réelles » [13] : cette révolte a compté plusieurs morts.

Pour faire taire la contestation, le sultan Qabous promet des emplois et des indemnisations qui devaient satisfaire les manifestants, mais les promesses ne tarissent pas l’énergie de la foule ; les manifestations ne s’achèveront que le 29 mars, avec l’arrestation de dizaines de manifestants, bien que l’occupation d’une place à Mascate se poursuive pour réclamer des réformes jusqu’à la fin du mois de mai. Si le gouvernement ne fait état que de deux décès, il semblerait que la répression ait fait au total sept morts [14].

La contestation persista cependant les mois suivants sur les réseaux sociaux, de telle sorte que les autorités omanaises prirent à l’automne 2012 des mesures sévères, fortement contestées par des organismes comme Reporter sans frontières, à l’encontre d’activistes jugés pour « cybercriminalité » ou de « crime de lèse-majesté ». Laurent Ribadeau Dumas note que « trois ans et demi plus tard, de jeunes militants ou blogueurs continuent à être poursuivis pour insulte à l’encontre du Sultant Qabous » [15].

Au-delà de la problématique de la liberté d’expression, le pays est confronté à l’épuisement des ressources sur lesquelles se trouve basée l’économie locale, créant par-là à la fois un coût de la vie élevé et une crise de l’emploi difficile à gérer, qui demeure la principale cause des protestations populaires. Pour parer à l’afflux de migrants, notamment indiens, une loi privilégie l’embauche des Omanais, dans le but de faire baisser le taux de chômage des locaux, qui avoisinait 15% en 2014 [16]. Bien que la diversification de l’économie soit une préoccupation centrale de l’État omanais, le pétrole représente encore environ 80% des recettes de l’Etat [17]. Le pays s’oriente vers le secteur du tourisme de luxe et tente d’investir dans de nouveaux domaines (aluminium, robotique) [18], mais ne peut encore assurer de réelle transition économique.

Conclusion

Riche de ses paysages naturels d’une grande diversité (côtes, montagnes, désert), toujours en construction dans une région en crise, le sultanat d’Oman met en avant et présente comme atout tout ce qui fait de ce territoire de la région du Golfe un État différent. Moins riche en ressources que l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis, cependant pleinement dépendant de ses exploitations énergétiques, le pays du Sultan Qabos a choisi la neutralité diplomatique et pare sa vitrine des drapeaux de la paix et de la tolérance. Cependant, confronté à des crises politiques, économiques et sociales qui le fragilisent, le régime présente un contrôle de l’expression et une corruption politique, ayant conduit les Omanais en 2011 à descendre dans la rue, et à s’emparer, lui aussi, de l’espace public.

A lire sur les Clés du Moyen-Orient :

- Sultanat d’Oman de 1798 à 1920 : la progressive implantation britannique
- Sultanat d’Oman dans les années 1920 : l’empire informel
- Sultanat d’Oman de 1932 à 1955 : la progressive unification du pays
- Sultanat d’Oman de 1956 à 1977
- Les relations entre l’Arabie saoudite et les autres membres du Conseil de Coopération du Golfe

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